« Ouvrez les yeux » : à Trappes, 15 000 personnes se rassemblent contre le racisme

Une semaine après l’attentat raciste qui a fait un mort et sept blessés à Trappes et La Verrière, 15 000 personnes se sont rassemblées vendredi 30 octobre place des Merisiers, à l’appel du maire Ali Rabeh. Habitants, élus et responsables politiques ont communié dans l’émotion, avant que le maire ne livre un réquisitoire contre l’extrême droite et ses relais.

L'émotion et la colère étaient palpables dans la foule massée devant la scène érigée pour l'occasion, sur la place des Merisiers de Trappes.

Une minute de silence est toujours un moment particulier. Mais lorsqu’elle est respectée par une foule de plusieurs milliers de personnes, ce silence devient assourdissant, presque vertigineux.

 

Car oui, c’est une véritable marée humaine qui a investi la place des Merisiers de Trappes, ce vendredi 30 octobre sous les coups de 18h. Là où sept jours plus tôt, un terroriste raciste ouvrait le feu sur des passants, lors d’un attentat qui a secoué toute une ville, et tout un pays. Des Trappistes, mais aussi des habitants venus des quatre coins de l’Île-de-France, de toutes les générations et de tous les milieux : 15 000 personnes ont répondu à l’appel du maire, Ali Rabeh, car tous ont ressenti le besoin de dire « non » au racisme.

 

Un moment « historique », ose même Aminata Diallo, adjointe chargée de la vie associative et citoyenne, au moment de prendre la parole devant la foule. À quelques mètres d’elle, de nombreux élus sont pendus à ses lèvres. Des édiles yvelinois d’abord, de Sandrine Berno Dos Santos (Poissy) à Adama Gaye (Mantes-la-Jolie), en passant par Benoît de Laurens (Chapet) ou Djamel Nedjar (Limay). Mais aussi de nombreuses personnalités de gauche, qui ont mis de côté leurs guerres intestines le temps d’un rare moment d’unité : Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, Marine Tondelier, Olivier Faure ou encore Karim Bouamrane.

 

De nombreuses personnes ont fait passer leur message via des pancartes, brandies en l'air avec conviction.

Autour d’eux, les pancartes sont sans équivoque. « Je ne veux pas être la prochaine minute de silence », proclame celle d’une jeune Trappiste. « Ramatou, ton prénom contre leur haine », peut-on lire sur une autre, en hommage à la fillette de 12 ans grièvement blessée lors de l’attaque. D’autres encore prennent pour cible les médias accusés de relayer la propagande d’extrême droite.

 

« Je ne veux plus me justifier »

 

Sur scène, Aïssatou Diawara, jeune infirmière de Trappes, s’avance au micro. « J’ai l’impression d’avoir déjà trop pleuré, lance-t-elle d’emblée. Trop de morts, trop de victimes du racisme. » Elle a une pensée pour les blessés, pour Ramatou, Ahmed, Ibrahim. Puis elle refuse de voir dans l’attentat le geste isolé d’un homme. « On ne va pas faire comme si le racisme et l’islamophobie étaient nés vendredi dernier, comme si cette haine envers nous était apparue un matin, sans raison, sans contexte et sans que personne ne s’y attende. » Pour elle, ces crimes ont été « produits par le racisme structurel », qu’elle impute à l’État, aux médias dominants et à « une large partie des partis politiques ».

 

Sa voix se fait plus lasse, plus dure aussi. « Je ne sais pas vous, mais moi, je suis fatiguée. Je ne veux plus me justifier. Nous n’allons plus nous justifier d’être les bons Noirs, les bons Arabes ou les bons musulmans, martèle-t-elle. Notre religion n’est pas un débat permanent. Nos origines ne nous rendent pas suspects. » Puis vient une question, lâchée dans un silence de plomb : « Qui peut assurer aujourd’hui à son enfant qu’il atteindra l’âge de la paix ? Comment on explique qu’à 12 ans, l’âge de l’innocence, Ramatou soit criblée de huit balles ? » Et un refus : « Je ne veux plus attendre le prochain mort pour me rappeler que le même drame est survenu il y a quelques mois. »

 

Le rassemblement s'est déroulé sous très haute sécurité, avec huit entrées autour de la place des Merisiers où chaque personne a été fouillée. (Crédit : X / Benjamin Lucas)

 

« Voici les visages de Trappes »

 

Lorsqu’Ali Rabeh prend la parole, il commence par des prénoms. Parmi eux, Ibrahima, 42 ans, agent de voirie, « parmi les premiers à appeler les secours vendredi dernier ». Kadiatou, 35 ans, infirmière, qui a porté les premiers soins. Marine, 44 ans, policière municipale, qui « a tenu la main de Pengo jusqu’à son dernier souffle ». « Voici le visage de notre ville, poursuit le maire. Une ville où l’on travaille, où l’on soigne, où l’on enseigne, où l’on s’entraide. Une ville française, avec ses forces, ses fragilités, ses réussites et ses échecs. Une ville française, avec ses drames. »

 

Puis il revient sur ce vendredi 23 octobre. L’homme « a traversé notre ville et celle de La Verrière pour y faire un maximum de morts ». Il a fait huit victimes directes : un mort et sept blessés, dont l’un « se bat toujours pour sa vie » selon le maire. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, est mort sur le trottoir qui borde une aire de jeu. « Ses proches le décrivent comme un jeune homme solaire, avenant, joyeux, un travailleur, un passionné de sport qui voulait en faire son métier. C’était un fils, un frère, un ami. Il ne méritait ni les balles, ni la haine de son assassin. » Sa famille était là, présente dans la foule.

 

Le bilan aurait pu être bien plus lourd. « Sans la tempête qui a vidé nos rues ce matin-là, sans l’enrayement répété de l’arme du terroriste, sans l’intervention rapide des policiers qui ont mis fin en vingt minutes à son périple meurtrier, nous aurions compté des dizaines, des centaines de morts peut-être », assure Ali Rabeh.

 

 

« Les auteurs des mots assassins lui ont désigné la cible »

 

Le ton change alors. « Ouvrez les yeux », martèle le maire comme un refrain. « L’assassin n’a pas choisi ses victimes au hasard. Il revendique avoir ciblé des Arabes, des Noirs, des musulmans. Sa haine ne vient pas de nulle part. Elle a été inoculée dans son esprit par la répétition incessante des mots, des discours qui ont fait de ces minorités des cibles à abattre. »

 

Ali Rabeh cite nommément Jordan Bardella et Marine Le Pen, et rappelle leurs déclarations passées sur Trappes, décrite par le premier comme « une république islamique en miniature ». Les enquêteurs ont retrouvé au domicile du suspect un exemplaire de Mein Kampf et des autocollants à la gloire du Rassemblement national, et le tireur aurait affirmé en garde à vue que Trappes était « un repaire d’islamistes ». « Le terroriste n’a pas choisi Trappes par hasard, tonne-t-il. Les auteurs des mots assassins lui ont désigné la cible. »

 

L’édile s’en prend aussi aux « milliardaires xénophobes » qui ont bâti des empires médiatiques, et au camp des Républicains, accusés d’avoir « fissuré la digue » à force de compromissions.

 

Mais il veut croire qu’« il n’est pas trop tard ». Il invoque Jacques Chirac et son refus de toute alliance avec l’extrême droite, puis s’adresse directement aux électeurs tentés par le vote RN. « Nous partageons ici, à Trappes, les mêmes souffrances, les mêmes chagrins que vous. Ici aussi, les services publics reculent, les maternités ferment, lance-t-il. Alors je vous en conjure, ne nous jetez pas aux loups. Ne nous mettez pas au ban de la société. Choisissez la République. »

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