« Juridiquement des mineurs, humainement des majeurs » : le premier village pour mineurs isolés ouvre ses portes

Le Département des Yvelines a inauguré, le mercredi 14 octobre, son premier village d’accueil pour mineurs non accompagnés, installé dans l’ancien collège André-Chénier de Mantes-la-Jolie. Présenté comme une première en France, ce projet doit sortir des hôtels plusieurs centaines de jeunes arrivés seuls de l’étranger… et continue de diviser le territoire.

L'opération représente un coût de 6,8 millions d'euros, avec un coût annuel de fonctionnement de 3 038 199€.

« J’aime être ici, parce que tu peux demander de l’aide à qui tu veux ». Souleymane a 16 ans, et cette phrase toute simple résume ce qui a changé dans sa vie. Parti seul de Guinée, il a mis deux mois à rejoindre la France. À son arrivée, il y a six mois, il a d’abord été logé dans un hôtel aux Mureaux. « On avait aucun encadrement », se souvient-il. Pas d’école non plus. Depuis deux mois, il vit au village d’accueil pour mineurs non accompagnés de Mantes-la-Jolie et va au lycée. Il fait partie des 32 jeunes qui y vivent aujourd’hui : le plus jeune a 13 ans, le plus âgé 17 ans et demi, et tous sont scolarisés ou en formation. « Dans mon pays, la vie est tellement difficile. Je ne me voyais pas d’avenir là-bas, confie Souleymane. J’avais envie d’étudier, d’apprendre des choses. Je suis une personne ambitieuse ».

 

Dans MNA, « il y a surtout le A d’abandon »

 

Derrière le sigle MNA, pour mineurs non accompagnés, se cachent des enfants et des adolescents arrivés en France sans aucun parent. La loi les confie à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), donc au Département, comme n’importe quel enfant en danger. « Depuis 1945, la protection de l’enfance a été confiée à l’échelon départemental, rappelle Pierre Bédier, président du Département et à l’origine du projet. C’est une mission sacrée ». Le Département ne choisit pas qui il accueille : début 2025, plus de la moitié des MNA pris en charge dans les Yvelines y avaient été orientés par la plateforme nationale, donc par l’État.

 

 

Le préfet des Yvelines, Brice Blondel, a trouvé une formule pour dire ce que vivent ces jeunes. « Derrière les lettres MNA, il y a le A d’accompagné, mais il y a surtout le A d’abandon, et le A d’adolescent ». Tous partagent « l’absence d’un parent auprès d’eux pour les protéger ».

 

Ils sont aujourd’hui près de 800 dans le département. Depuis début 2025, une trentaine de nouveaux arrivent chaque mois, pour environ 400 places dans les établissements spécialisés. Les autres sont logés là où il reste de la place, c’est-à-dire à l’hôtel : 390 jeunes y vivent encore. Le préfet ne cache pas son malaise. « On en a 400 qui sont à l’hôtel, sans encadrement, dans un cadre collectif, mais ça ne gêne personne parce qu’on n’en parle pas ».

 

« Trouver leur place dans la société »

 

C’est pour sortir de ce que Pierre Bédier appelle sans détour du « parcage » que le village a vu le jour. « On vous accueille, on vous loge, mais on s’arrête là, résume-t-il à propos de l’accueil dans les hôtels. On veut faire entrer ces mineurs non accompagnés dans un projet, qui peut être un projet de vie, pour qu’ils puissent trouver leur place dans la société ».

 

Dans la cour de l’ancien collège André-Chénier, fermé depuis 2021, 22 bungalows en bois de 36 m² ont été installés. Chacun abrite deux chambres de deux, une salle de bains, un coin cuisine et un petit extérieur. Autour, un terrain de basket, des tables de ping-pong, un préau. Le bâtiment principal accueille la salle de restauration, une laverie et six chambres adaptées aux personnes à mobilité réduite. Au total, le village compte 100 places.

 

Le président du Département des Yvelines Pierre Bédier, le maire de Mantes-la-Jolie Adama Gaye et le Préfet des Yvelines Brice Blondel ont prononcé des discours lors de l'inauguration officielle.

 

« En termes de confort, il n’y a rien à voir avec les locaux dans lesquels ils étaient auparavant, assure Moustapha Ezziadi, le chef de service du village, qui a déjà travaillé auprès de mineurs isolés. Ils étaient dans des hôtels à quatre. Ils vont avoir un bureau, un lit pour pouvoir aller à l’école et étudier dans de bonnes conditions ». Pourtant, au départ, personne ne se bousculait pour venir. « La vérité, c’est qu’au début, ils n’ont pas envie de venir quand on va les chercher dans les hôtels, raconte-t-il. Et en découvrant les lieux, en découvrant l’équipe, ils sont très heureux. On le voit dans leur sourire quand ils découvrent un lit tout propre, un bureau, une armoire, une douche ».

 

Le village n’a rien d’une prison, mais il a ses règles. « La journée, on peut sortir et faire ce qu’on veut, mais à 20 h, il faut qu’on soit tous rentrés », explique Souleymane. Seize professionnels encadrent les jeunes, de jour comme de nuit : éducateurs, maîtres et maîtresses de maison, agents éducatifs de nuit, avec un gardiennage permanent et une infirmière du Département. Pour les aider à gagner en autonomie, des vélos et des trottinettes sont mis à leur disposition, pour aller en cours ou en formation. Et l’accompagnement ne s’arrête pas net à la majorité : les jeunes peuvent rester jusqu’à 21 ans, voire au-delà pour ceux qui se lancent dans des études. « On ne les garde pas jusqu'à 18 ans et un jour, baluchon sur le trottoir, et ciao bonsoir », assure Pierre Bédier.

 

« Ils n’ont qu’une obsession, c’est de pouvoir se former »

 

Car l’objectif est bien de préparer la suite. L’agence d’insertion du Département, ActivitY’, a conçu pour eux un parcours en six étapes. Son directeur général, Yannick Jacquemain, décrit des jeunes « vraiment remarquables dans leur capacité à aller de l’avant ». Ils se heurtent pourtant aux mêmes obstacles : la langue, une scolarité souvent interrompue très tôt, la méconnaissance des métiers et, surtout, la solitude. « Là où vos enfants, pour décrocher un premier stage, peuvent souvent faire appel à papa, maman ou des amis, c’est très compliqué pour eux », souligne-t-il. Au programme : jusqu’à 250 heures de français, la découverte des métiers grâce à la réalité virtuelle, des ateliers pour apprendre à se déplacer seul, puis des immersions en entreprise, avec l’apprentissage en ligne de mire. Le sport et la culture font aussi partie du programme. Les jeunes vont voir des matchs du Paris Saint-Germain, dont la fondation, installée à 200 mètres du village, propose du soutien scolaire.

 

Pierre Bédier en est convaincu : ces jeunes ne demandent qu’à travailler. « Ils sont victimes de passeurs. Donc ils n’ont qu’une obsession, c’est de pouvoir se former le plus vite possible, pour pouvoir ensuite trouver un emploi, gagner de l’argent, pour rembourser, parce qu’ils sont en dette ». Le préfet avance un autre chiffre : selon lui, au moins 95 % d’entre eux « seront régularisés à leurs 18 ans ou dans les mois qui suivent ».

 

22 bungalows modulaires de 36m² sont installés dans la cour de l'ancien collège André-Chénier.

 

Un projet décrié

 

Ce discours n’a pas convaincu tout le monde, loin de là. Le projet a été décrié par l’extrême droite, mais aussi localement. L’ancien maire de Mantes-la-Jolie, Raphaël Cognet, s’opposait à l’installation du village ici, au sein d’un quartier du Val Fourré touché par la pauvreté. Il avait lancé une pétition et demandé en justice la suspension du permis de construire, sans succès.

 

« Oui, c’est un territoire qui est plein de pauvreté, mais c’est aussi un territoire qui est plein de diversité, rétorque Pierre Bédier. Comme vous l’aurez constaté, ce n’est pas une prison. La vocation de ces mineurs, c’est de sortir. Et quand vous sortez, c’est plus agréable de pouvoir rencontrer des gens qui partagent votre culture, qui viennent peut-être du même pays ». Le président du Département sait que la partie n’est pas gagnée pour autant. « De toute façon, ces mineurs font peur, admet-il. Ils sont perçus comme des délinquants potentiels, voire des délinquants avérés ». Selon lui, les forces de police du département qualifient pourtant la délinquance de ces jeunes de « phénomène statistiquement inexistant ».

 

Des villages à Chapet, Rosny-sur-Seine et Andrésy

 

À Mantes-la-Jolie, le nouveau maire Adama Gaye a, lui, choisi d’accompagner le projet. « Donner à la jeunesse les clés de son émancipation, quelles que soient les origines sociales ou les parcours de vie, est un engagement de la nouvelle municipalité », a-t-il déclaré, en souhaitant « une longue vie à ce village ».

 

Le prochain chantier s’annonce plus compliqué. À Chapet, où un deuxième village doit voir le jour début 2028, le maire Benoît de Laurens et une partie des habitants s’y opposent. Pierre Bédier dit avoir rencontré l’élu la semaine dernière. « J’ai essayé de lui expliquer qu’on ne faisait pas ça pour l’embêter. Pour nous, ce serait un échec si ça ne fonctionnait pas ». Les échanges ont parfois tourné autour de détails très concrets, comme le nombre de places de parking : le maire imaginait une cinquantaine d’éducateurs pour cent jeunes, le Département n’en prévoyait que dix. Car selon Pierre Bédier, ces jeunes demandent beaucoup moins d’encadrement que les autres enfants de l’ASE. « Ce sont des gosses qui sont juridiquement des mineurs, humainement des majeurs, parce qu’ils ont traversé des épreuves qu’aucun d’entre nous autour de cette table n’a jamais connues », insiste-t-il, avant de lâcher, un brin agacé : « S’il ne faut pas les mettre en ville, s’il ne faut pas les mettre à la campagne, on ne sait plus vraiment où il faut aller. Alors on peut peut-être les mettre en mer, mais ça, je pense que ça serait quand même pas très convenable ».

 

Un budget de 6,8 millions d’euros

 

Reste la question de l’argent, qui n’a pas été éludée. Le village a coûté 6,8 millions d’euros, dont 6,2 millions de travaux. L’État a versé 730 000 euros pour l’investissement, et le Fonds social européen apporte près de 627 000 euros sur trois ans pour financer l’équipe éducative. Le reste est à la charge du Département. Une place y coûte 25 312 euros par an, contre 23 638 euros à l’hôtel et 29 723 euros dans un établissement spécialisé. « Il y a quand même un regret qu’on n’ait toujours pas résolu en 2026 cette question qui empoisonne les relations entre l’État et les collectivités locales », a glissé Pierre Bédier au préfet.

 

Le Département n’a de toute façon plus vraiment le choix. Le projet de loi relatif à la protection des enfants, adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 21 juillet et transmis au Sénat, supprime la dérogation qui permet de loger ces jeunes à l’hôtel. Après Chapet, d’autres villages sont prévus à Rosny-sur-Seine et Andrésy en 2029. À terme, le Département en vise huit, de 100 places chacun, de quoi accueillir les quelque 800 mineurs non accompagnés des Yvelines. Un programme que Pierre Bédier promet de poursuivre « envers et contre tout ».

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