Le Vieux Pont de Limay devient une passerelle piétonne

À l'occasion de l'inauguration de la passerelle piétonne et cyclable qui relie désormais Limay à Mantes-la-Jolie, le vendredi 11 septembre, élus, architectes et habitants ont célébré à la fois un exploit technique, un acte patrimonial et un symbole : celui d'un territoire qui construit des ponts plutôt que des murs.

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Ce projet, au budget de 4,7 millions d'euros, était dans les cartons depuis de nombreuses années.

Il y avait quelque chose de solennel, le vendredi 11 septembre, sur les berges de la Seine entre Mantes-la-Jolie et Limay. Pas seulement parce que les officiels étaient nombreux (Préfet, Présidente de Région, Président du Département, élus locaux…). Mais parce que ce que l'on inaugurait n'était pas un équipement ordinaire. C'était la résurrection du plus ancien pont d’Île-de-France.

 

Daté du milieu du XIe siècle, le Vieux Pont de Limay est le dernier vestige d'un ancien ouvrage de 37 arches qui reliait Mantes-la-Jolie à Limay en trois parties. Contemporain des premières croisades, il a vu passer les rois de France et les ducs de Normandie, supporté des moulins et des habitations, résisté aux crues et aux guerres. Il a été immortalisé par le peintre Camille Corot dans plusieurs tableaux, dont l'un, intitulé Le Pont de Mantes (1868), est conservé au musée du Louvre à Paris. François Truffaut aussi avait choisi ce décor pour une scène de Jules et Jim : scène qui « ne se finit pas très bien », comme l'a rappelé Cécile Zammit-Popescu, présidente de la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise, dans un sourire.

 

 

Puis vint juin 1940. Deux arches centrales ont été détruites par le génie militaire français pour retarder l'avancée de l'armée allemande. Elles ne furent jamais reconstruites. Pendant plus de quatre-vingts ans, la cicatrice est restée là, visible de loin. La voilà enfin refermée.

 

« Une valse à mille temps »

 

Pour comprendre ce que représente cette inauguration, il faut d'abord mesurer ce qu'a coûté le chantier : pas seulement en termes de budget, même si 4,7 millions, ce n’est pas rien. Mais en énergie humaine, en obstacles surmontés… et en solutions improbables. Daniel Level, président du Syndicat Mixte Seine Ouest qui a porté le projet depuis ses premières esquisses il y a vingt ans, a raconté avec la précision d'un chef de chantier et l'humour d'un conteur les épisodes de ce qu'il a lui-même baptisé « la valse à mille temps ».

 

Premier acte. Avant même de poser la passerelle sur les piles, un architecte du patrimoine pose une condition : toutes les pierres décrochées et tombées dans la Seine doivent être remises, tous les joints refaits. Un million et demi d'euros que personne n'avait budgété. « Je suis allé voir Pierre Bédier, président du Conseil général à l'époque. Je lui ai raconté qu'il me fallait un million et demi de plus. Il m'a dit, tu peux sortir et bon courage ».

 

Deuxième acte : pour assainir les fondations, l'idée de créer un caisson étanche en plantant des palplanches de part et d'autre des piles est écartée. Le service de surveillance des milieux aquatiques prévient que l'opération risquerait d'élever le niveau de la Seine de quelques centimètres et de « déranger les poissons en période de reproduction ». Solution de remplacement : des plongeurs, travaillant sous l'eau, dans le courant. « Pour ne pas déranger les poissons, on allait travailler avec des grenouilles. Je veux dire des hommes-grenouilles, s’amuse Daniel Level. Face à ce genre de travaux, rien n'est jamais simple. Il faut trouver l'énergie pour en faire un projet collectif, ne jamais baisser les bras. »

 

Moderniser sans dénaturer : tel était l'objectif de cette restauration.

 

Comme un symbole

 

On peut inaugurer un équipement de mobilité douce et s'en tenir là. Mais les discours d'hier ont montré que les élus avaient compris que ce projet dépassait la simple infrastructure. Le maire de Limay, Djamel Nedjar, en a souligné la symbolique. « Un pont, c'est fait pour relier, il permet de franchir une rivière, de rapprocher deux rives, deux quartiers, deux villes et surtout de rapprocher les femmes et les hommes. À l'heure où la guerre est malheureusement déjà en Europe, où les bruits de bottes s'entendent à nouveau en France et où certains murs s'érigent plutôt que de construire des liens, ce symbole prend une résonance particulière ».

 

Le maire de Mantes-la-Jolie, Adama Gaye, salue de son côté l'aspect très concret de l'équipement. « Plus de 60 000 habitants de Mantes-la-Jolie et Limay disposent désormais d'une traversée sécurisée, dédiée aux piétons et aux cyclistes ». Deux ans de travaux, une architecture qui mêle l'acier, le bois et le verre à la pierre médiévale, le tout financé à 47 % par la Région, 23 % par l'État, 16 % par Grand Paris Seine & Oise, 10 % par le Département et 4 % par le SMSO. Et une formule de Djamel Nedjar qui résume l'esprit du projet : « le patrimoine n'est pas figé, il peut retrouver une nouvelle vie ».

 

Les élus locaux étaient réunis pour le traditionnel coupé de ruban.

 

Un lien avec le RER E

 

Cécile Zammit-Popescu a profité de l'inauguration pour rappeler un fait qu'on oublie trop souvent, et qu'elle a formulé avec une franchise qui a résonné dans l'assemblée. « Nous souffrons d'un réel déficit de ce type d'infrastructure, ce qui pénalise au quotidien nos habitants. Nos différents ouvrages d'art sont anciens, et nécessitent des restaurations qui ont un impact significatif sur nos finances. Et ils sont très insuffisants en ce qui concerne les traversées de Seine, provoquant des saturations du réseau routier et l'exaspération des usagers depuis plusieurs décennies ».

 

Un appel direct à l'État, à la Région et au Département, pour que ce type de projet ne reste pas une exception. D'autant que l'échéance approche : le 28 février 2027, le prolongement du RER E entrera en service à Mantes-la-Jolie (même si Valérie Pécresse se veut plus prudente en évoquant le printemps prochain). Le maire de Limay l'a dit lui-même : « cette couture urbaine trouvera naturellement sa place dans l'amélioration du rabattement vers la future gare ».

 

Le V7 est lancé

 

Valérie Pécresse a ajouté la touche finale en annonçant que cette passerelle constitue le point de départ concret du V7, l'une des futures lignes du « RER vélo » régional. « Grâce à cette passerelle, le V7 est lancé. On est parti de Mantes-la-Jolie. Et maintenant, il faut qu'on arrive à Paris ». Elle a également annoncé la montée du financement régional des pistes cyclables de 50 % à 70 %, avec une priorité pour les « coupures urbaines », exactement ce que ce pont résout. « 50 % des trajets que vous faites en voiture font moins de 7 km. Donc 50 % des trajets pourraient être faits à vélo ».

Pierre Bédier a conclu en citant Régis Debray. « Avoir une idée maîtresse, sans qu'elle tourne à l'idée fixe, c'est ce qui distingue le croyant ». Voilà ce que ce projet aura demandé pendant vingt ans : tenir une idée maîtresse, contre les budgets insuffisants… et les poissons à ne pas déranger.

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